Réflexions sur la révolution du pays de Monaco par Pierre Basset, citoyen de ladite ville, et avis aux patriotes, suivies de la "Charrette embourbée", fable impromptue, faite par Pierre Basset, avant la révolution du pays

From EuroDocs
Jump to: navigation, search

EuroDocs > History of Monaco: Primary Documents > Transcriptions from the Archives départementales des Alpes-Maritimes > Réflexions sur la révolution de Monaco, avis aux patriotes et fable (1793)




[Page A:]


RÉFLEXIONS
Sur la Révolution du Pays de Monaco par PIERRE BASSET citoyen de ladite Ville et avis aux Patriotes.


CITOYENS

C’est donc avec l’enthousiasme des véritables républicains, avec cette douce & naturelle impulsion qui conduit l’homme au centre immédiat de son bonheur, que je vous ai vu passer de l’état honteux d’esclavage, à l’état heureux de Liberté. Autant la commotion fut sensible, autant aussi le mouvement de votre transfiguration fut décidé. Votre gravitation vers la Liberté imitat le mouvement rapide de l’éclair, & celui de la chûte d’une étoile, qui dans sa déclinaison laisse après elle une trace imperceptible de lumière.
        La France cette sage République avoit les yeux sur vous dès-les premiers jours de sa révolution, son amour pour vous égaloit les bienfaits dont elle vous combloit depuis un siècle & demi ; votre existance politique ne dépendoit en premier chef que de sa générosité : sans elle qu’espériez-vous devenir? votre refus décidoit votre




[Page 2:]


sort à venir, mais votre bouche en prononçant ce vœu de réunion, vous assure la jouissance du bonheur que cette nation magnanime promet & veut procurer à tous les peuples chez qui la haine des tyrans est vertu.
        La perfide aristocratie subjuguoit depuis long-temps votre vœu presque général pour votre réunion à la République Française, mais son Regne odieux s’est éclipsé comme un nuage qu’un rayon de Soleil dissipe en un clein d’œil, & maintenant la douce & persuasive vérité a succédé à l’imposture, au mensonge, & à l’hypocrisie. Rendez donc hommage à la vérité ? son langage pûr & consolateur trouvoit autrefois parmi vous fort peu de courtisans ; le despotisme, la tyrannie, le fanatisme, tous ces monstres que l’enfer à vomi de son sein pour désoler la terre, vous berçoient depuis long-temps d’une mieilleuse & meurtriere adulation. Mais leur masque est tombé, je n’ose pas dire pour jamais, car vos tyrans ont cherché & cherchent encore à vous entraîner dans leur parti. Leur or corrupteur brille, ils tentent à vous renchaîner. Montrez-vous donc fermes, inébranlables, votre énergie affermira votre Liberté & fera leur supplice.
        Invoquez-la donc chaque jour, & que cette expression forme désormais le point principal de vos vœux
        « Divine Liberté ! Déesse libératrice ! Quel encens assez pûr pouvons-nous t’offrir ? Ton Culte sera désormais notre plus douce loi & le maintien de ton Regne sera l’objet de nos seules occupations. »




[Page 3:]


C’est pour vous familiariser avec elle que j’emploie aujourd’hui les ressorts de mon foible génie. Le seul espoir d’être utile me dirige dans le plan que je vais vous tracer. Chassez loin de vous les misérables prétentions, la vanité destructive, l’ambition meurtriere, le fanatisme & l’hypocrisie, qu’ils fassent place à jamais la douceur ? Que la concorde & la paix voltigent sans cesse autour de cette auguste enceinte, pour en détourner les génies malfaisans, la haine, l’envie, les agitateurs & qu’elles foudroyent les tyrans.
        Il y a quelques mois, époque où vous étiez encore ensévélis dans les ténébres du despotisme & de l’erreur que plusieurs d’entre vous cédans à l’impulsion de leur patriotisme s’écrièrent:
        « Peuple de Monaco ! L’heure de votre ressurection s’approche, la Liberté frappe à votre porte, hâtez-vous de lui ouvrir ? Hâtez-vous & craignez qu’elle n’échappe. »
        Cette Apostrophe instructive voua les patriotes à la rage homicide des aristocrates ; le Gouvernement le plus inquisitorial ne protégoit alors que ceux qui courboient timidement la tête sous la verge de fer du despotisme. Votre Cité devenue un second Coblentz recevoit journellement dans son sein une troupe de lâches émigrés, le Patriotisme outragé, vexé, menacé ne trouvoit sa consolation que dans le silence. Mais aujourd’hui qu’un nouveau Soleil nous éclaire le patriotisme s’efforce à crier hautement & sa voix s’est fait entendre.




[Page 4:]


        « Peuple de Monaco ! vous venez d’acquérir la Liberté, c’est-elle qui vous a donné une patrie, qui vous a réintégré dans vos droits, qui vous en assure de plus en plus le libre exercice. Votre acclamation fut gênée un instant, mais le courage la rendit enfin libre. Prouvez donc de plus en plus à la France que vous êtes digne de son adoption, & que la marque flétrissante, des fers que vous avez le courage de briser, s’est effacée comme tous les vains titres de vos oppresseurs & de vos tyrans. »
        Citoyens ! il est de votre honneur, de votre intérêt même de rédoubler de zèle. Veillez ? votre bonheur l’exige. La Liberté que vous venez d’acquérir attend son affermissement de votre énergie. Il est plus difficile de conserver que d’acquérir, car l’acquisition n’est qu’une transition d’une jouissance à une autre. Hors ! je vous demande de quel bien réel pouvez-vous citer la jouissance avant votre révolution ? aucun ! endurcis depuis long-temps dans l’esclavage, vous ne paroissiez presque pas vouloir en sortir. Que d’efforts ne vous fallut-il pas faire pour détruire le charme qui vous extâsioit? que de combats n’eûtes-vous pas à soutenir, avant de triompher. La Liberté en vous couvrant de son égide vint à votre secours & assura son triomphe & le votre. Sachez au moins en jouir en paix.
        Avant de jouir en paix il faut assurer son triomphe. Ah ! que vous seriez aveugles si vous croyez que le votre est assuré. A peine la Liberté a-t-elle pris ra-




[Page 5:]


cine ? il faut encore bien du temps avant que ses jeunes tiges se renforcent, se ramefient, & de vous, devenus vraiment Français Républicains, puissiez réposer sous leur ombrage.
        Demandez, où plustôt fouillez dans l’histoire vous verrez ce qu’il en coutât aux peuples pour devenir libres ? Voyez l’Angleterre déchirée vingt ans par des guerres civiles, pour acquérir cette ombre de Liberté dont-elle se glorifie.
        Jettez les yeux sur les Provinces Belgiques ? que de troubles & de combats n’a-t-elle pas essuyé pour réprimer la tyrannie d’un despote.
        Je vous le répète donc, votre Liberté vient de naître : il faut vous complaire au sourire naïf de cette fille céleste, mais gardez-vous de vous laisser entraîner aux douceurs d’une insouciante sécurité, & songez que son berceau est entouré de ravisseurs, & que cet enfant foible encore réclame les secours de votre courage.
        J’ai vu naître la Révolution-Française, j’en ai suivi toutes les gradations. C’est-elle qui arracha le sceptre de fer du despotisme, à l’aristocratie ses verges & son masque, déracine le chêsne féodal, foudroya le cyprès parlementaire, désarma l’intolérance, déchira le froc hypocrite, renversa la noblesse & pulvérisa son piédestal, brisa le Talisman de la superstition & du fanatisme, tua la chicanne, rendit à Themis ses balances, détruisit la fiscalité ; révolution qui semblable à l’étincelle dont l’attouchement communique le




[Page 6:]


feu à cent pièces d’artillerie où d’artifice, a ému déjà tant de peuples, & forcé les Couronnes à fléchir devant les lois, qui a placé les Ministres entre le devoir & le châtiment, & enfin a versé le bonheur dans les contrées qui la reconnoissent: mais j’ai vu que cette Révolution ne s’est pas opérée sans que l’on eut tenté de la faire avorter, croyez-vous donc que la votre s’opérera sans que la malveillance tente de nouveau de l’étouffer dans sa naissance. Vous le savez, Citoyens, la journée du 13 janvier & quelques autres depuis se passerent elles seul nuage ?
        Tirons le rideau de l’oubli sur les scenes scaudaleuses qui se sont passées dans nos assemblées primaires, & sur les individus qui les ont occasionées. Mais je dois vous faire part, comme Citoyen, de mes réflexions. Mon enthousiasme me menera peut-être un peu loin, mais pardonnez à la force du sentiment en faveur de l’intention que j’ai d’éclater mes Concitoyens.
        L’horizon politique de ce pays est trop nébuleux pour qu’il s’éclaircisse sans de nouveaux orages. Il faudroit bien peu connoître les despotes & les grands de la terre pour croire qu’ils oublient ce qu’ils appelent des outrages, & qu’ils sacrifient ainsi leurs plus cheres idoles L’INTÉRÊT, L’ORGEUIL, ET LA SOIF DE REGNER. Vous croyez peut-être que les défaites qu’ont éprouvés les méchans les ont découragés, hélas ! les méchans impunis & uleerés se lassent-ils jamais des crimes. Le




[Page 7:]


despotisme & l’aristocratie tentent & tenteront toujours de renaître de leurs propres cendres ; c’est notre surveillance qui doit empêcher cette ressurrection plus à craindre mille fois qu’un second déluge. Méfions-nous des tyrans terassés, & de leur indifférence traitresse. Et que désormais notre union fasse notre forse.
        Citoyens ! voici le moment de veiller & d’agir plus que jamais. Que faut-il donc faire me direz-vous ? il faut d’abord frapper à notre Liberté. Car ! est-ce en ne pas osant punir ceux qui veulent nous détruire, ou nous renchainer que nous prétendons vivre libres. Écoutez l’expression d’un philosophe républicain. « La Liberté est un aliment de bon suc qui ne convient qu’à des estomacs préparés. » Eh ! quelle préparation est la votre si vous n’avez pas assez de courage pour punir les coupables. Vous vous vantez d’avoir détruit la noblesse, & je vois ce phantôme éblouir encore quelques ames foibles, & leurs inspirer de la crainte.
        Songez donc bien que vous voilà libres & membres du Souverain, que la souveraineté du peuple entier de la République n’est qu’une masse de feu combinée par des rayons dont vous faites partie, & que vous devez entretenir continuellement. Le choc des élémens engendre le tonnerre & la foudre suit de près l’éclair. Eh ! bien ne vous confondez pas, mettez du calme dans toutes vos opérations, pesez avec sang froid les délirs, mais surtout ne rendez pas votre indulgence




[Page 8:]


dangereuse, combien ne contrasteroit-elle pas avec la juste sévérité des peuples vraiment dignes d’être libres.
        Je vais vous rappeler ici la conduite des anciens Romains : « lorsque ce peuple chassant de ses murs Tarquin le superbe, passa de l’état Monarchique au Gouvernement Républicain, quelques jeunes praticiens trâmerent une contre-révolution, Brutus Consul les fait arrêter, ses deux fils sont coupables ; comme pere il les embrasse en pleurant, mais comme magistrat il les condanue, & leurs fait devant lui trancher la tête à tous deux. »
        Cette excesive rigueur pour les crimes de Léze-liberté fut long-temps la même chez le Peuple Romain.
       

AUTRE CITATION :

        « Lorsque les Gaulois, après avoir saccagé Rome escaladerent une nuit les rochers du Capitole, Manlius qui s’éveille aux cris des oies sacrées, court aux ennemis, les combats les précipite & la République est sauvée, le même Manlius est accusé dans la suite de quelques délits contre la Liberté Romaine, il comparoit devant les tribuns, il présente un nombre infini de dépouilles faites sur l’ennemi vaincu en combat singulier, sa poitrine criblée de blessures, il rappele même qu’il a été sauveur de Rome n’importe ou le condamne & il est précipité du même rocher d’où il avoit culbuté les Gaulois. »
        Voilà, Citoyens, voilà un Peuple libre, ce sont là des estomacs propres à digérer le pain céleste de la




[Page 9:]


Liberté, & lorsque de pareils honneurs ont pus être domptés de nouveau par l’aristocratie & le despotisme que devez vous attendre vous qui le premier jour de votre Liberté avez laissé vos praticiens conspirateurs ? mais actuellement que votre révolution se fortifie, faites-lui prendre la tournure & l’atitude qui lui conviennent. Combattez l’anarchie par la sévérité, il n’est rien de plus pressant & de plus essentiel, car lorsque la France enfantat sa révolution, l’effervescence populaire étoit le résultat presque naturel de l’influence des agitateurs.
        Dans la conquête de la Liberté l’homme police combat avec l’arme de son génie, le peuple ignorant n’a que son bras ; ses justes vengeances, comme celles du ciel, sont tardives mais terribles, & dans des crises révolutionnaires les tribunaux doivent plustôt fermer l’œil que de punir inconsidérement. Oh ! pernitieuse influence des Grands !... Oh ! impuissance des loix!... & encore le patriotisme fut vainqueur ? s’il eut été vaincu que seroit-il donc arrivé ?... Au lieu de ces belles inscriptions que nous contemplons d’un sourire consolant dans nos places publiques & dans les rues de notre cité, nous y vérions peints en lettre de sang les noms des Citoyens que l’enthousiasme républicain enflammoit depuis long-temps.
        Oh ! vous d’entre mes concitoyens qui vous êtes les mieux montrés, sans votre énergie sans votre courage, sans doute qu’en ce moment nos enfans orphelins & nos femmes veuves pleureroient sur la tombe de leur




[Page 10:]


Père & de leur époux…. Bonté divine ? que de graces n’avons-nous pas à te rendre ?
        Le philosophe Anacharsis avoit bien raison, lorsqu’en se plaignant des lois qui ne punissent que les foibles, il les comparoit sagement aux toiles d’araignée qui ne prennent que les mouches, tandis que comme a très-bien dit Raynal, dont les ouvrages seront à jamais l’Evangile des peuples libres.
        « La loi doit être un glaive qui se promene indistinctement sur toutes les têtes & qui abat toutes celles qui s’élévent au-dessus du plan horizontal sur lequel il se meut. »
        Ce Philosophe semble avoir existé pour préparer les voies de la régénération actuelle, Apôtre de la Liberté, il indiquat tout ce que nos Représentans exécutent, en prophète politique il prédit tout ce qui arrive. On peut-en juger par le trait suivant.
        « La Liberté, a-t-il dit, naitra du sein même de l’oppression, elle est dans tous les cœurs, elle passera par les écrits publics dans les ames éclairées, par la tyrannie dans l’ame du peuple. Tous les honneurs sentiront enfin, & le jour du reveil universel n’est pas loin, ils senteront que la Liberté est le premier don du Ciel, comme le premier germe de la vertu, les instrumensdu despotisme en deviendront les destructeurs, & les ennemis de l’humanité ceux qui semblent n’être armés que pour l’exterminer, combattront un jour pour sa défense. Il est




[Page 11:]


consolant pour ce philosophe d’avoir survécu à l’accomplissement de sa prophétie. Il seroit digne du siècle de la révolution, il seroit du devoir des Français, de tous les Peuples devenus libres de rendre à cet Ecrivain des hommages proportionnés à son génie & à son influence pour le bonheur des Peuples. »
        Citoyens de Monaco, ô ! vous qui êtes vraiment Français Républicains, si vous voulez êtres libres, que désormais la loi la loi seule vous gouverne. Que sa voix foudroyante retentise dans les Palais, comme dans la Chaumière du Pauvre, & qu’aussi inéxorable que la mort lorsqu’elle fond sur sa proie elle ne distingue ni les conditions, ni les rangs, & surtout qu’elle n’épargne pas ces théocrates qui déchaînent contre nos freres le fanatisme & qui n’invoquent les vengeances du Ciel que parce qu’on leur arrache les trésors de la terre, & se montrent les adorateurs du veau d’or bien plus que du vrai Dieu.
        En aiguisant le glaive de la loi, on ne sauroit trop veiller à ce qu’il ne frappe que les coupables, car punir un innocent c’est poignarder le sein même de la nature, & déchirer par réaction toutes les ames sensibles, lorsque le sang de l’innocence coule, l’univers devroit être en deuil, la pierre se fendre, le voile du Temple de Thémis se déchirer, & le Ciel nous annonce par une nuit subite un cahos prochain & un bouleversement total dans l’ordre de la nature entière.
        Il ne suffit pas de châtier le crime, il faut le pré-




[Page 12:]


venir quand on le peut, il faut déjouer les intrigues, dévoiler & anéantir les Cabales ; maintenir l’harmonie générale, pénétrer les cœurs faux, réchauffer les cœurs froids, désarmer les fanatiques, enfin aider la révolution de toutes les manières.
        Le moyen sur d’y parvenir, c’est de former de nos sociétés des temples élevés à la Patrie, où chaque citoyen vienne porter l’offrande de ses services, que les uns s’occupent de dévoiler les projets ennemis, les autres démarquent les Patriotes hypocrites vile engéame aussi exécrable que dangéreuse, que ceux-ci par leurs sages leçons répandent la lumière, propagent les bons principes, travaillent l’esprit de la multitude trompée fanatifiée ou corrompue, & la préparent constamens à l’entreprise & au soutien de la bonne cause, que ceux là surveillent les administrations publiques & poursuivens les abus, que l’Ecrivain Patriote surtout donne l’essor à ses talens, qu’unissant au feu du Génie Républicain la fierté des sentiment il brave à la fois la vengeance des Grands, la haine des jaloux, & l’ingratitude des Peuples, il lance lorsqu’il le faut les fondres de l’éloquence vérité : que tous enfin concourrent au développement de notre régénération, & qu’assis au tribunal rédoutable de l’opinion publique, nous dispensasions à propos l’estime où le mépris, & que par là le cadavre infect du despotisme soit enterré dans la poussiere où il naquit.
        Mais que dis-je ? le cadavre du despotisme…. Ai-je




[Page 13:]


oublié que le despotisme ne meurt point….. Oui, Citoyens, ne vous y trompez pas cette monstrueuse Crysalide se réproduit sous de nouvelles formes, & trop souvent il enchaîne par la sédition, le Peuple qu’il n’a pû subjuguer par la force.
        On tue la Liberté des deux manieres avec le fer on l’assassine, avec l’or on l’empoisonne.
        L’histoire prouve que les nations s’achetent comme elles se domptent, & lorsqu’elles sont vieilles & corrompues elles sont d’autant plus faciles à se vendre.
        Ne voyons-nous pas de nos jours les fiers Anglais à moitié vendus au Cabinet de St. James trâmer une guerre contre nous, que l’impolitique & fallacieux Ministre Britannique ôse proposer comme nécessaire, mais d’où peuvent naître de grandes calamités pour l’Univers entier si l’énergie des Français n’en détourné pas la maligne influence.
        O ! Rois de la terre quand serez-vous au moins hommes ? je ne dis pas justes. Car la tyrannie n’habite jamais avec l’humanité.
        Puisse donc la France par des loix sages mais sévéres se préserver à jamais du poison que l’aristocratie proscrite, chassée errante de pays en pays distile chez les Peuples dont elle implore l’assistance, & puisse enfin la race humaine connoître tout le prix de la Liberté. La vénalité, est un crime de Léze-Liberté est la plus préjudiciable à la Société, on ne sauroit donc trop l’empêcher, parce que de la vente d’un grand nombre d’individus, résulte bientôt celle de la Liberté générale.




[Page 14:]


        Je prévois que quelque raisonneur qui aura le cœur pervers & l’esprit faux, ôsera me dire. Eh ! quoi ? ne suis-je pas maître de moi-même puisque je suis libre ; ne puis-je donc pas renoncer volontairement à la jouissance de ma Liberté ? Non ! arrête malheureux ? tu ne le peux pas ; cette divine Liberté tu peux, & tu dois même l’acquérir. Mais acquise, il t’est défendu de l’aliéner de lui porter la moindre atteinte. Ce trésor n’appartient pas à toi seul. Tes enfans, tes neveux, toute la race future y ont des droits sacrés ; c’est un patrimoine dont tu n’est que l’usa-fruitier, & que le Ciel substitua à la postérité. Voudrois tu donc la sacrifier à ton égoïsme ? Si telle est la bassesse de tes sentimens, cesse de te réproduire, pourquoi créer des malheureux. Meurs barbare ! meurs ! & ensévélis avec toi dans la tombe, tes crimes, ta honte & tes fers !
        Amis de la Liberté & de l’Egalité, vous mes chers Concitoyens, & tous les hommes dignes d’être libres, vivez libres où mourez plustôt que de devenir esclaves. Votre postérité le réclame, l’honneur, les droits sacrés, impresciptibles & inaliénables de l’homme vous en imposent la loi nécessaire, la raison même vous le conseille & son flambeau vous éclaire. La coupe de la vie est déjà si amere, que si encore on est esclave, le malheur est à son comble & pour vivre malheureux qu’importe d’exister si nous sommes forcés de succomber à la rigueur trop cruelle d’un sort inévitable. Mourons ! mais que notre dernier soupir serve à prononcer cette sentence. La Liberté & la mort des tyrans.




[Page 15:]


LA CHARETTE EMBOURBEE
Fable impromptue faite par Pierre Basset la Société Populaire de Monaco, avant la Révolution du Pays.


Un vieux proverbe dit, & sans y mettre rien

Qu’un peu d’aide d’autrui peut vous faire grand bien.

La Révolution en est preuve certaine

Pour l’opérer, Grands Dieux ! que de soins & de peine

Fallut-il employer ? mais à son plus haut point

La voici ! qu’elle y reste & redoublons de soin ?

Permettez, Citoyens, que prenant la parole

Sur votre motion je fasse parabole.

Ecoutez s’il vous plait cette comparaison

Peut-être bien que moi voulant avoir raison

J’aurai tort, mais n’importe il me faut du courage ;

Et de la vérité parlant le doux langage

Je vous ferai sentir que si la Liberté

En ce pays n’est point encore eu Sainteté

Cela pourra venir avec votre assistance

Ma Fable sera courte écoutez je commence.

Dans un mauvais chemin un pauvre voiturier

S’engagât dans la nuit, chacun n’est pas sorcier




[Page 16:]


Il croyoit le terrein, droit, sans aucune orniere

Et sur ses trois chevaux avoit confiance entiere

Tout en fumant sa pipe & chantant sa chanson

Le Bonhomme marchoit sans faire attention,

Sa Charrette à l’instant se trouve renversée,

Et jusques aux essyeux il la voit embourbée.

Il essaya cent fois mais inutilement

De sortir de ce pas & dans un seul moment.

Jurat, criat, frappat, envoyat tout au diable

Quel destin est le mien ! que je suis misérable ?

Dans ce maudit état resterai-je toujours

Personne ne viendra me donner du secours.

Essayons ! – ho ! hu ! hai ! comme ils bougent ? j’enrage !

Peste soit des chevaux – hélas – je perds courage.

Quelqu’un vient ? Bon. Tant mieux. Je sortirai d’ici

Mes amis aidez-moi ? – Volontiers ! nous voici

Prets à vous secourir, votre sort nous afflige

Sachez qu’en pareil cas l’humanité l’exige

Faites à vos chevaux entendre votre voix

Travaillons ? ferme ? allons ? que tout aille à la fois

Les voilà donc rangés l’un deux pousse à la roue

Et tous faisans efforts enlevent de la boue

Et chevaux et charrette & dans le bon chemin

Mettent tout l’équipage & prouverent enfin

Que sans aide souvent l’homme perd espérance,

Nous pouvons, Citoyens, nous comparer je pense

Au pauvre Vouturier. Car sans le ça ira

Sur notre Liberté nous serions encor là.



EuroDocs > History of Monaco: Primary Documents > Transcriptions from the Archives départementales des Alpes-Maritimes > Réflexions sur la révolution de Monaco, avis aux patriotes et fable (1793)


Personal tools
Namespaces
Variants
Actions
Navigation
Toolbox